Hexagon Voyance

La voyante

Sous le nom générique de voyante, on entend toute femme qui a fait usage d’une quelconque capacité divinatoire, en l’espèce une ou plusieurs prédictions, une ou plusieurs vision à distance, ou la localisation d’un objet caché.

On explorera ici la relation qu’entretient la voyante avec la question de la féminité, avec celui de la marginalité, enfin avec celui, plus fluctuant au cours de son histoire, de la médiatisation. Sachant que ces différentes étiquettes ont fluctué au cours de l’histoire, et ne s’enchaînent pas de manière chronologique, mais varient en fonction des cultures. Jadis figure investie d’une puissance sacrée, hier marginale, aujourd’hui médiatique, la voyante reste un personnage insaisissable dont le Code Civil ne s’occupe plus mais pour laquelle il n’a toujours pas établi de réglementation spécifique, pas plus que la science n’est parvenue à infirmer ou confirmer de manière irrévocable l’étendue de son pouvoir.

La voyante : étude d’un genre

Première mention écrite du concept de « voyant » : entre 1900 et 1500 avant notre ère.
Aire géographique et culturelle : l’Inde.
Nom du texte : le Veda.

Bien qu’aujourd’hui la statistique tende à combler le fossé entre les voyants et les voyantes, il y a toujours une surreprésentation de la femme dans ce métier : en moyenne, on compte un peu plus de trois femmes pour un homme.

S’agit-il d’une particularité culturelle, relevant d’une construction de genre, ou d’une prédisposition génétique ? A ce jour, aucune étude scientifique ne permet de répondre à cette question.

Dans l’article1 qu’il consacre au sujet de la sorcellerie, à laquelle la voyante (devineresse) a été mêlée par l’Inquisition, le sociologue Bernard Valade parle d’une construction sociale complexe et énumère un faisceau de causes. D’une part, la femme en tant que genre, figure de second plan dans l’Europe chrétienne, aurait trouvé un espace de liberté et une échappatoire dans la pratique divinatoire rituelle.

D’autre part, intimement liée à la matière, à la chair, à la vie foisonnante qu’elle porte et transmet, elle aurait de fait été instituée, à son corps défendant, en figure inquiétante, proche des forces diaboliques : nombreuses sont les femmes accusées de sorcellerie, puis jugées par le Tribunal ou par la vindicte populaire, et exécutées après une confession extorquée et forcée.

Il faudra attendre le milieu du 19ème siècle pour que cesse définitivement cette violence. Les pratiques relevant de la sorcellerie, elles, dureront dans la campagne française profonde jusqu’à la seconde moitié du 20ème siècle 2 , et y sont peut-être encore aujourd’hui profondément implantées.

Or, s’il existe bien des hommes sorciers, sous-représentés comme on l’a vu, c’est surtout la fonction de désorceleur qu’occupe la figure masculine : leur pratique, bien qu’attenante à celle de la femme, est tolérée car ils désenvoûtent, ils sont le contre-pouvoir bénéfique à la pratique occulte injustement imputée aux femmes.

La marginalisation

Le procès de la sorcellerie

La voyante fut donc une figure marginale, porteuse d’une autre conception du monde. Loin de la nature ordonnée et contrôlée que l’on peut admirer dans les jardins à La Française – et qui culmine au 17ème siècle – apparaît celle, foisonnante et pleine de secrets, échappant à tout ordre du monde, nécessitant une lecture que ne satisfait plus la religion menacée, et que connaît la sorcière.

Il fallait ainsi réprimer celle qui peut lire dans le vol des oiseaux un présage, celle qui peut interpréter les lignes d’une main, celle qui peut utiliser les plantes qu’elle trouve dans les bois et dont, depuis des temps lointains relayés par une tradition orale essentiellement féminine, elle tire une pharmacopée mystérieuse. Il fallait empêcher celle qui a des visions de les révéler, car selon les religions monothéistes seul Dieu était le détenteur de la connaissance du caché et lui seul pouvait en communiquer la teneur à un individu, devenu oracle, prophète, du fait d’une investiture divine et non autoproclamée.

Ce procès en sorcellerie concerne toutes les manifestations de l’occulte, et la devineresse en fait bien sûr partie. Si à la fin du 18ème siècle les procès disparaissent en France, la dernière femme brûlée par la vindicte populaire pour ce motif surviendra en 1856, bien longtemps après les philosophes des Lumières.

La diseuse de bonne aventure

Sous le qualificatif de « diseuse de bonne aventure », la voyante est associée à la figure d’une devineresse complaisante et intéressée, ne révélant à son client que des événements heureux sélectionnés avec soin dans son avenir, quand elle ne les invente tout simplement pas. Cette vision de la voyance, véhicule un imaginaire connoté péjorativement, qui prolonge une volonté de porter préjudice à une fonction sociale à part entière, mais exclue de la société par la religion.

La voyante est d’ailleurs souvent une bohémienne, autre figure de l’exclusion et de la marginalité.

Les représentations picturales montrent bien ce que sont les lieux communs qui l’entourent : à la toute fin du 16ème siècle, la Diseuse de bonne aventure du Caravage met en scène une chiromancienne qui sourit à son consultant, un jeune gentilhomme et, sous couvert de lui révéler son avenir, lui subtilise sa bague.

Autre Diseuse de bonne aventure, mais thème identique, celle de Georges de La Tour, peinture exécutée autour des années 1630 qui montre un groupe de gitanes dont l’une prédit l’avenir d’un jeune homme tandis qu’une autre lui dérobe sa bourse.

Le tableau éponyme de Nicolas Régnier n’échappera pas à cette règle. Peint entre 1626 et 1630, on y trouve la même opposition entre le jeune homme bien né qui se laisse tenter par des prédictions et se fait détrousser.

Morale, mise en garde contre la duplicité des voyantes et leur vénalité, opposition de la jeunesse innocente et de la dépravation d’une certaine caste de femmes, ce sont tous ces thèmes qui ont durablement marqué l’imaginaire collectif.

Pourtant, dans ce concert en apparence unanime, d’autres voix s’élèvent. Ainsi celle de Simon Vouet, qui, se repentant peut-être d’en avoir peint une première tout aussi négative, peint en 1620 une seconde Diseuse de bonne aventure au visage angélique détroussée par deux brigands pendant qu’elle s’adonne à son activité de voyante. Cette bohémienne réhabilite toutes les autres. C’est elle dont la pureté donne au don toute sa noblesse, et qui, lisant ingénument l’avenir dans la paume d’une main, pâtit de l’avidité crapuleuse des hommes et de leur appétence pour les choses bassement matérielles3.

Hétérogénéité des pratiques

Les attributs associés à la figure de la voyante sont, dans la culture populaire, traditionnellement, la boule de cristal, les cartes (les Tarots), des vêtements empruntés aux lieux communs de l’apparence de la bohémienne, un teint hâlé, des manières propres à ensorceler les individus.

Cet imaginaire, il est possible de le voir à l’œuvre dans les boutiques de déguisements, qui proposent à qui veut se grimer en voyante de porter une jupe longue à volants, un haut de type corset, une perruque de cheveux noirs, de larges boucles d’oreille en or, des colliers bariolés, et terminent l’accoutrement par une boule de cristal.

Les innombrables praticiennes qui exercent leur don dans les médias ou dans leur cabinet ne suffiront pas à démentir ce lieu commun. Certes, la boule de cristal, le pendule, les Tarots sont en effet bien utilisés, la chiromancie reste une technique actuelle, mais celle qui a choisi de faire profession d’un art divinatoire appartient à toutes les cultures et à toutes les castes. La marginalité a pris fin, l’odeur de souffre s’est dissipée.

Le retour en grâce de la voyante

Une profession

C’est au 19ème siècle que s’amorce ce retour en grâce de la voyante, et la spectacularisation de la pratique, qui intéresse l’aristocratie et la bourgeoisie. Les notables s’intéresse à l’occulte. Victor Hugo et les tables tournantes font pénétrer le spiritisme et le médium parmi les cercles littéraires et politiques parisiens, Mlle Lenormand la cartomancie. Les arts divinatoires deviennent médiatiques.

Aujourd’hui, plus précisément depuis 1994, année qui voit la dépénalisation de la voyance, en cabinet ou en ligne, la voyante est devenue une indépendante qui exerce une profession libérale non règlementée, pour laquelle il n’existe pas de formation ni de diplôme. Elle s’apprend « sur le tas », auprès d’autres devins, ou surgit et s’impose dans la vie de celle qui « a le don ».

L’extra-lucide ne s’apprendrait pas, mais serait hérité. Le plus souvent, plutôt qu’appris, le don de double-vue est transmis par le sang. La femme hérite de ce don, tantôt de la mère, en droite lignée, tantôt du père.

Aucun cursus scolaire reconnu, labellisé, ne ponctue donc son parcours. Elle échappe ainsi, aujourd’hui encore, à la trajectoire du plus grand nombre et semble s’en accommoder, bien qu’une association loi 1901 qui peut être considérée comme représentative de l’ensemble de la profession, l’Institut National des Arts Divinatoires (INAD), ait eu à cœur de définir une charte de déontologie et plaide pour une réglementation officielle.

Celle-ci reste toutefois une personne susceptible d’être sous le coup d’une condamnation et doit répondre de ses actes comme tout un chacun, et ce d’autant plus que son exposition médiatique peut lui donner l’oreille des personnes. En témoigne ce jugement survenu en 2023 et la condamnation d’une voyante à une amende pour avoir diffusé des propos injurieux l’encontre du Président de la République en France4. Signe peut-être que sa parole, a défaut d’être oraculaire, a tout de même suffisamment de poids et d’influence pour être prise au sérieux.

Un personnage médiatique, médiatisé

La fascination suscitée par la voyante tient aujourd’hui essentiellement en sa capacité divinatoire, qui recèle un appât intéressant pour le quidam : connaître ce qui n’est pas encore advenu, et s’y préparer, ou ce qui a été, et s’en inspirer, s’en servir pour sa construction personnelle.

De fait, la presse écrite, radio ou télé a trouvé comment utiliser cette curiosité pour attirer un audimat : aujourd’hui, la voyante intervient sur ses différents canaux et prend la parole, répond aux questions des particuliers, ou se prononce sur des question d’actualité.

Plus question de la clouer au pilori, sinon à celui du tribunal médiatique : chacun ira de son commentaire et statuera sur ce qu’il pense de la voyante. Certaines occupent le devant de la scène et ont leur heure de gloire, leur coup d’éclat ou leur « bad buzz ».

La plupart cependant pratiquent leur métier dans le secret de leur cabinet personnel que ne signale au mieux qu’une plaque sur leur porte, d’autres encore exercent cette activité par téléphone, proposant des consultations de voyance en ligne où elles acquièrent une forme de notoriété.

Sources

  1. Bernard Valade, « Sorcellerie », in Encyclopædia universalis, Paris, Encyclopædia Britannica, p. 406. []
  2. Voir à ce sujet l’excellent livre de Jeanne Favret-Saada, Désorceler, Paris, L’Olivier, 2009. []
  3. Frédéric Bortolotti, Simon Vouet (les années italiennes 1613 / 1627), Vanves, Editions Hazan, 2008, p. 112-114. []
  4. https://www.20minutes.fr/justice/4040352-20230608-angers-voyante-condamnee-avoir-relaye-photo-comparant-emmanuel-macron-hitler []